En 1945, un jeune homme, Abdel Halim, et son frère Ismaïl s’installent au Caire, la ville magique où peuvent se matérialiser tous les rêves artistiques. Ils s’inscrivent à l’Institut arabe de musique. Le premier choisit d’étudier le hautbois, alors que l’instrument à la mode était le ‘oud, brandi comme un étendard par Farid El Atrache, Mohamed Abdel Wahab et El Kasabji, le musicien attitré de la diva Oum Kalsoum, tous trois dominant alors outrageusement la chanson arabe dont ils furent les modernisateurs les plus efficaces.

En mai 1948, Hafez obtient le diplôme de l’Institut. Dans sa promotion, on retrouve Kamal Al-Tawil et Ali Ismaïl, ses futurs compositeurs. L’année suivante, devenu célèbre en tant qu’acteur (il a incarné un jeune premier dans Dalilah), il est nommé au pupitre des hautbois au sein de l’Orchestre symphonique de la radio.

Sa carrière musicale débute réellement à partir de 1952. Après un échec cuisant à Alexandrie — le public lui avait lancé des tomates — il est annoncé au théâtre du Jardin Al-Andalus du Caire un 18 juin 1953. La radio vient de diffuser une nouvelle qui soulève l’espoir de millions de démunis : l’abolition de la monarchie et la naissance de la République, instaurée par un colonel amateur de bonne musique. Nasser était en effet un familier des spectacles du jeudi d’Oum Kalsoum. Après le succès de cette soirée, il sera définitivement reconnu autant par ses pairs que par le public.

De fait, la renommée de celui qu’on surnomma « le rossignol brun » dépassera les frontières de la terre des Pharaons pour conquérir les cœurs et les esprits des jeunes dans le monde arabe. Surgi au moment des luttes anticolonialistes, des multiples tentatives avortées d’union arabe, de la nationalisation du canal de Suez et de l’émergence de nouveaux talents littéraires (Ihsan Abdel Qodous) ou cinématographiques (Youssef Chahine), Abdel Halim représente un modèle de réussite auquel ses origines modestes ne le destinaient pas.

Il naît le 2 juin 1929 à al-Hilwat, un village situé dans la province d’al-Charqia. Orphelin très tôt, un autre grand malheur l’accablera jusqu’à sa mort : une bilharziose tenace dont les symptômes apparaissent en 1940. Il meurt des suites de sa longue maladie le 30 mars 1977, à l’hôpital King’sCollege de Londres. A quarante-huit ans, il n’avait pas eu le temps de concrétiser de nombreux projets : pouvoir enfin fonder une famille, construire un hôpital dans son village et lui fournir eau courante et électricité, jouer le rôle du fou de Leila dans une opérette écrite par Mohamed Abdel Wahab et bien d’autres choses encore.

Il fonda la société de production cinématographique Aflamal-‘Alam al-Arabi (1959) et la maison de disque Soutelphan (1961), en association avec Mohamed Abdel Wahab, et il nous reste de nombreux enregistrements, documents télévisés et seize longs métrages dont le dernier, tourné en 1969, AbiFouq al-Chajara, est le plus célèbre, pas seulement parce qu’il y échangeait (avec la pulpeuse Nadia Lotfi) le plus long et le plus langoureux baiser dans un film arabe.

Aujourd’hui, Abdel Halim, accompagné lors de son enterrement en 1977 par plus de deux millions de personnes éplorées, fait l’objet d’un véritable culte en Egypte. Son style qui tranchait avec celui de ses aînés a influé sur plusieurs générations. En effet, il n’avait pas un air compassé sur scène ; il souriait, bougeait, communiquait avec son public. Les tenants de la jeel music lui doivent une certaine vivacité rythmique, les vedettes du moderne soudanais et maghrébin se sont inspirés de ses mélodies. Khaled, le roi du raï, n’hésite pas à entonner, en privé, un air de Hafez et Natasha Atlas, la prêtresse de la techno orientale a carrément intitulé son nouvel album Halim.

Rabah Mezouane.

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