La musique profane des juifs arabes reste encore un domaine mal connu et mal aimé des musicologues occidentaux, surtout intéressés par les mélodies sacrées. Elle est cependant d’une vaste richesse et représente un patrimoine absolument unique que nous apprenons aujourd’hui à découvrir.

Il n’y a pas à proprement parler une école spécifiquement juive dans les répertoires arabes, mais plutôt des techniques mélismatiques, des arabesques particulières et des modes privilégiés. Les juifs on en effet généralement adopté les fondements des pays orientaux ou occidentaux où ils ont vécu, quitte à y imprimer des empreintes originales.

Grâce aux efforts du professeur Amnon Sjiloah (Université Hébraïque de Jérusalem) et à ses nombreuses publications, la musique des communautés séfarades commence à être étudiée, de manière précise et rigoureuse (Les Traditions Musicales Juives, Maisonneuve et Larose, Paris, 1996).

Noyée sous le silence et le mépris antisémites de nombreux musicologues arabes, cette musique ne cesse pas de nous étonner et de nous enchanter. Il est temps de lui rendre cet hommage.

1 TUNISIE : Hbîba Msîka : “Alä srîr e-n-nôm, dalla ni” 

(Sur le lit, fais-moi des câlins), arabe dialectal égyptien, 1928 :

Nièce de la grande chanteuse juive tunisoise Laylä Sfez et artiste au talent protéiforme, Marguerite, dite Hbîba Msîka (vers 1893-1930) était actrice et chanteuse. Elle enchanta le public tunisien et proche-oriental par ses prestations de “prima donna assoluta” et sa voix fine, aiguë et prégnante. Elle enregistra dès le début des années 1920 chez Pathé des disques acoustiques, puis en 1928 des gravures électriques chez Baidaphon à Berlin, où elle fut accompagnée par des artistes tunisiens, mais aussi par l’ensemble de Azzûrî Hârûn al-Awwâd (Ezra Aharon, 1900), juif de Bagdad, invité lui aussi par la compagnie libanaise et devenu par la suite directeur des programmes musicaux arabes à Radio Jérusalem. Elle utilisait indifféremment les dialectes tunisiens et égyptiens. Cette chanson fait partie de la session d’enregistrement de l’époque : c’est une mélodie d’amour tragique parce que Hbîba mourut brûlée dans son lit. Son amant meurtrier Eliahû Mîmûnî ne supportait plus ses infidélités, après qu’elle l’eut ruiné. Aujoud’hui encore, ses admirateurs répandent du parfum sur sa pierre tombale, au cimetière juif de Tunis.

2 KUWAYT : Sâlih Ezra-Kuwaytî : “Yu âhidunî lâ khânanî ”

(Il me donne des rendez-vous et me promet de ne pas les trahir), arabe médian, 1930 :

Issu d’une famille juive persane, Sâlih (1908-1990) et Dâwûd al-Kuwaytî (1910-1976) s’installèrent très jeunes à Kuwayt et prirent pour nom de famille l’adjectif de provenance de cette ville. Ils émigrèrent ensuite à Bagdad, ouvrirent un cabaret, chantèrent et jouèrent du violon (Sâlih) et du luth ûd (Dâwûd). Ils accompagnèrent les plus grands artistes irakiens et devinrent mêmes membres de l’Orchestre de la Radio de Bagdad, dès sa fondation. Sâlih fut le premier à proposer des versions instrumentales des modes (maqâmât) de l’Ecole de chant savant de Bagdad. Craignant pour leur vie, ils émigrèrent en Israël en avril 1951 et furent donc déchus de leurs biens et de leur nationalité irakienne, selon les lois antisémites édictées par la monarchie hachémite, soutenue par les Britaniques. Ils ne purent continuer fructueusement leur carrière en Israël car la communauté irakienne était alors très pauvre. Ils durent donc pratiquer divers métiers pour survivre. Sâlih interprète ici un chant extrait du Kitâb al-Aghâni (le livre des chansons) d’Abû al-Faraj al-Isfahânî (vers 897-967), dans la tradition mélodique du “sawt”, genre vocal connu en Arabie depuis l’époque omeyyade.

3 SYRIE : Fayrûz al-Halabiyya :“Tawwil bâlak”(Prends ton mal en patience), arabe dialectal syrien, 1936 .

4 SYRIE : Fayrûz al-Halabiyya :“bi-sabîlak” (Poursuis ton chemein), arabe dialectal syrien, 1938 :

Rachel Smûha (1895-1955), connue sous le nom de Fayrûz al-Halabiyya (l’Alépine), fit son apprentissage musical dans sa ville natale, avant de se rendre à Damas et à Beyrouth, pour y déployer sa carrière. Elle fut célèbre pour son talent de luthiste et sa voix au timbre typiquement alépin. Elle enregistra de nombreux chants d’amour et des hymnes patriotiques syriens (comme dans cet enregistrement), accompagnée par le violoniste grec-catholique Sâmî al-Shawwâ (1889-1965) et le luthiste juif Shahâta Saâda (mort en 1949). Le grand chanteur Sâlih al-Muhabbik (1911-1954) fut son élève et son amant. Elle continua ainsi la tradition des grandes chanteuses syriennes Badriyya Sa âda, Hasîba Mûshî, Rahlû Jîrâdi et Tayra Hakim, contre lesquelles le Grand Rabbinat de Damas fulmina tant. Elle choisit de rester en Syrie en 1948, mais interrompit sa carrière, pour profiter des rentes qu’elle avait su se constituer. La chanteuse libanaise Nûhad Haddâd fut même surnommée Fayrûz al-Lubnâniyya (la Libanaise) en admiration pour elle.

5 TUNISIE : Bîshî Slâma : “Khoz e-d-dibliz” (Prends ton bracelet), arabe dialectal tunisien, 1934 :

Luthiste, violoniste, chanteur et compositeur, Bîshî Slâma (Salâma, 1891-1958) enchanta dès les années 1920, le public tunisien par ses œuvres, très influencées par l’esthétique modale de l’Eccole Khédiviale égyptienne. Il participa aux soirées musicales de Radio Tunis, dès sa fondation et fut même quelquesfois invité par l’Ecole musicale de la Rashîdiyya, ou il livrait  des mélodies typiquement tunisiennes et tripolitaines. Il accompagna les plus grands artistes tunisiens. Vieilli et malade, il se retira progressivement de la scène dès les années 1950 et mourut à Tunis, ou il est enterré .

6 TUNISIE : Louisa al-Tûnisiyya : “Ta âlä  indi” (Viens chez moi), arabe dialectal tunisien et français, 1935 :

Connue sous son nom de scène, car elle se refusait à dévoiler son nom de famille, pour des raisons familiales et religieuses, Louisa al-Tûnisiyya (la Tunisienne, 1905-1966) commença par interpréter des chants de Hbîba Msîka et du compositeur Dâwûd Husnî, avant de posséder son propre répertoire, où alternaient les mélodies tunisiennes, tripolitaines, proche-orientales et “franco-arabes”. Elle ravit le cœur des mélomanes par sa voix fine et puissante, sa beauté légendaire, son art inégalé, son humour recherché et le caractère pétillant et quelquefois égrillard de ses interprétations, comme dans cet exemple, où elle invite chez elle un jeune homme. Les musicologues tunisiens critiquèrent beaucoup l’amoralité de certains de ses chants, mais ils sont le reflet de la vie et de l’amour, loin des tartuferies nauséabondes des intégristes musulmans, juifs ou chrétiens.

7 MAROC : Zohra al-Fâsiyya : “Ayta Bîdâwiyya” (Chant popubaire de Casablanca), arabe dialectal marocain, 1934.

8 MAROC : Zohra al-Fâsiyya : “Ayta Mûlây Ibrâhîm” (Chant populaire en l’honneur du marabout Mûlây Ibrâhîm), arabe dialectal marocain, 1934.

Cachant son véritable nom de famille, pour les mêmes raisons que Louisa al-Tûnisiyya, Zohra (Zahrâ) al-Fâsiyya (1900-1970) commença très tôt son apprentisage dans sa ville natale de Fès. Elle maîtrisa toutes les formes du chant populaire marocain (malhûn) et fit même des incursions dans le répertoire de Tlemcen (Algérie). Elle commença à enregistrer chez Pathé, Gramophone et Columbia, dès la fin des années 20. Elle fut très vite populaire au Maroc et en Algérie, avant d’aller vivre à Ashkelon en Israël, où elle prit une retraite bien méritée. Ses enregistrements continuent d’être collectés par des mélomanes enthousiastes, au Maroc, comme en Israël.

9 IRAK : Hugî Pataw : “Taqsîm” (Improvisation) et “pasta” (mélodie populaire) sur la cithare à cordes frappées santûr avec accompagnement au tambour-calice dumbakk, 1933 :

Hûgî ibn Sâlih ibn Râhnîn Pataw ou Peto et même Beto (1848-1933) fut un grand cithariste au santûr, instrument représenté sur les bas-reliefs assyriens dès l’Antiquité et dont on suppose qu’il fut l’ancêtre du piano occidental. Hûgî était le descendant d’une famille d’instrumentistes juifs de Bagdad. Il effectua son apprentissage avec son père, dès l’âge de cinq ans et fut enregistré par les compagnies Pathé , Odéon et Baidaphon, à la fin des années 1900, comme soliste ou accompagnateur des grandes voix irakiennes. Il était aussi le chef d’un Tshâlghî Baghdâdî (Ensemble traditionnel de Bagdad) et ses enfants le suivirent dans son cheminement musical : son fils ainé le santuriste Yûsuf (1886-1976) fut même délégué par l’Irak au Congrès de Musique Arabe du Caire en 1932. Le dynamisme de cet enregistrement montre son entregent et sa vitalité, malgré son grand âge.

10 EGYPTE : Dâwûd Husnî : “Taqsîm” (Improvisation) sur le ud, 1922 :

David Haïm Lévy, dit Dâwud Husni (1870-1937), fut un grand compositeur juif caraïte du Caire. Fils d’un orfèvre et apprenti d’un imprimeur, il fut très tôt saisi par le démon de la musique et composa de nombreux chants populaires, transcrits dès les annéées 1900. On dit qu’il ne maîtrisa jamais le solfège occidental, mais qu’il utilisait son propre système de notation, peut-être inspiré par les neumes du moine arménien Khânbarsûm Lîmûnjiyan (1768-1839), connus au Caire grâce au violoniste et copiste arménien Melekset (converti à l’Islâm sous le nom de Mustafä Nûrî 1857-1937). Il fut au début de sa carrière chanteur et chef d’orchestre, mais se consacra ensuite au jeu de luth ûd, à la composition et à l’accompagnement des plus grands interprètes égyptiens. Artiste choyé par Gramophone, il commença ses enregistrements dès 1906. Il lança de nombreux artistes, dont Umm Kulthûm (1898-1975), Asmahân (1913-1944), Sawsan, Laylä Murâd, et bien d’autres. Son succès ne se démentit jamais et beaucoup de ses mélodies sont entrées dans le domaine populaire.

11 EGYPTE : Thurrayya Qaddûra : “Chant de mariage”

 

12 ALGERIE : Eliahû Bensa îd : “Layâlî es-surûr ” (Les nuits de bonheur), 1925 :

Chantre inégalable de Tlemcen, Eliahû Ibn Saîd (Benaîd, 1893-1948) fut l’un des plus grands chanteurs de sa génération. Son apprentissage fut traditionnel et religieux. Il devint très tôt hazzân à la Grande Synagogue de Tlemcen et enregistra de nombreux piyyoutim chez Pathé. Il maîtrisait aussi les mélodies savantes et populaires de l’Algérie, dont il livrait des interprétations restées célèbres.

13 ALGERIE : Marie Soussan : “Fâraquni yâ Tarahum”

 

 

14 ALGERIE : Edmond Yafil et son ensemble : “Tawshiyat Nawbat al-Mâya” (ouverture de la suite dans le mode Mâya), 1910 :

Nathan, dit Edmond Yafîl (1872-1928), était un célèbre violoniste algérois, qui maîtrisait parfaitement les mélodies savantes de l’école arabo-andalouse (nawbât Gharnâta, suites vocales de Grenade), réfugiée au Maghreb après la Reconquista catholique. Il fonda le célèbre ensemble al-Mutribiyya, qui contribua à préserver la patrimoine. Il réunit les mélodies d’autrefois dans une célèbre anthologie (Majmû Aghânî al-Andalus, Anthologie des chants de l’Andalousie, Alger 1904-1927), aidé par les chanteurs Muhammad Sfînja (mort en 1908) et Eliahû Surûr (Seror). Pendant vingt ans, il fut le conseiller artistique de Gramophone, qu’il orienta vers l’enregistrement des chants savants arabo-andalous. Sa technique est restée légendaire.

Bernard Moussali

Professeur agrégé d’arabe à l’Université de Paris-Sorbonne

Photo de couverture : Femme Juive dans son intérieur.

 

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